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L'avènement des weedahs
Parchemin daté du cycle du centaur, 137.
Vistandir se cloîtrait la plupart du temps dans la tour d'Eranlyn, autrefois le fief bien gardé des adorateurs de Silihht. Mais ceux-ci avaient inéluctablement suivis la déesse dans sa chute, brûlés vifs à l'intérieur de la tour par les nombreux irréductibles dévots de Flamir à subsister à cette époque. On peut raisonnablement croire que Malator Pendulan 6ième n'était pas parmi eux, les dates ne concordant pas avec sa mort, mais quand on a affaire aux dieux, qui peut vraiment en être certain? Ils furent d'ailleurs à leur tour eux-même submergés par un raz-de-marée en pleine lande continentale au lendemain de cette victoire.
Les légendes des vieux prêtres racontent que la bataille précédant le déclin de ces deux groupes dura 222 jours et garda tout le panthéon en haleine, les deux dieux impliqués étant les plus vicieux et intégristes, ils y avaient investi la majeure partie de leur force, laissant leur dévots prendre des pouvoirs quasi surhumains.
Maintes histoires au bord du feu relatent la sombre et épaisse couche de brouillard noir de jais qui entourait la tour même en plein jour, et des grands rayons de soleil traversant les plus sombres heures de la nuit. La magie divine invoquée à cette époque n'ayant pas son égal chez nos contemporains. Et on entend dire entre les branches que c'est ce fanatisme à s'entretuer et l'impossibilité de trouver un équilibre durable qui mena ces dieux hors du panthéon et dans l'isolement forcé. Mais c'est là histoire ancienne et je m'écarte.
Depuis maintenant 132 cycles, cette édifice maléfique a appartenu à Vistandir le Sombre, il en a fait son lieu d'études et de pratiques ténébreuses que peu d'âmes sont à même de comprendre. La tour est à soixante-douze lieues et cinq coudées au sud-est de Den, sa proximité avec Iderka lui permet de conserver la majeure partie de son essence magique d'antan. Il y a aussi le couvert des montagnes qui lui offre une protection contre les regards indésirables.
Nulle vie ne subsiste aux environs de cette tour, à moins que Vistandir lui même ne lui en accorde le droit. Alors les voyageurs et rôdeurs évitent cette région comme la peste depuis belle lurette, et je suis à même de plaindre le pauvre innocent qui s'en approche, puisque j'ai moi-même été témoin de leurs tourments... qui ont failli être aussi les miens d'ailleurs. Je remercie Angion d'avoir travaillé à l'abattoir et au poulailler dans ma jeunesse! Sans cette expérience préalable et ma foi, tout à fait fortuite, il m'aurait fait subir le pire des sorts dont je vous épargne les détails. Même les coeurs les moins sensibles et les esprits les plus endurcis ne peuvent accepter une telle horreur.
Cela remonte maintenant à au moins 56 cycles, m'étant égaré dans cette vallée maudite alors que je cherchais la fontaine de Vencejou, Vistandir m'a attiré dans ses filets. Comme à chacune de ses victimes VIVANTES, il a sondé mes mémoires les plus intimes, mais par chance il a aussi fouiné les plus anodines, dont l'abattoir et le poulailler. Je ne rendrai jamais assez grâce à Angion pour cette chance inouïe.
J'imagine que le néophyte qui mettra la main sur ce parchemin sera confus à cette partie du récit, je m'en excuse, les vieillards comme moi sont habitués à écrire ou parler pour eux-mêmes et ne s'embâclent généralement pas d'explications. Je me dois de vous signifier que Vistandir est un nécromancien et n'importe qui étant le moindrement versé dans cet art est au courant que le sacrifice de poulets, d'oiseaux, d'agneaux et maintes autres créatures est essentiel à plusieurs des rituels pratiqués dans cet art.
Oh combien il m'est encore pénible, même aujourd'hui avec toutes ces années d'habitude derrière moi, de tuer ces innocentes bêtes non pas pour se nourrir, mais pour animer des créatures sans âmes... Mais encore maintenant, je dois lutter contre mon dégout et persister à croire que je trouverai une issue à cette tâche dégradante. Si vous lisez cette lettre, peut-être ai-je déjà accompli plus que je ne l'aurais cru. Mais je laisse le sort de ces écrits entre les mains d'Angion.
C'est que voyez-vous, malgré son sadisme et son peu d'égard par rapport à la vie, Vistandir est aussi très désordonné. Alors, depuis mon arrivée à son service il m'a confié toutes les menues tâches ménagères et je dois même mettre de l'ordre dans ses grimoires, parchemins et potions. Quel manque de précaution de sa part, parce que même si j'ai un petit air naïf, depuis 56 cycles j'ai accès à des informations incroyables et je prends note de tous les petits détails que je peux subtiliser à cette multitude de formules et incantations.
Les corps qu'il utilise pour faire ses ghoules, zombies et squelettes de tout acabit, sont les dépouilles restantes de cette antique bataille. Et même si sa puissance est incommensurable, il a si peu de respect pour l'âme qu'il ne se doute même pas que j'ai moi même interrogé tous ceux que j'ai pu quand il a le dos tourné. Car oui, au fil des ans, j'ai appris à discuter avec les morts! Vous savez, la vie est monotone ici et au départ je ne l'ai fait que pour me désennuyer, mais j'ai vite compris que ces âmes souffraient terriblement et n'avaient jamais été libérées du fardeau qu'elles portaient autrefois. Et j'ai aussi senti qu'en les nécro-animant, Vistandir condamnait leurs âmes à rester impuissantes, malheureux spectres cherchant le repos qui ne leur viendra jamais.
Depuis que cette connaissance est mienne, je n'ai moi-même plus eu de véritable repos et me suit ardemment mis à la recherche d'une solution. Et c'est là que j'ai compris que Vistandir faisait un sort au début de chaque rituel pour bannir l'âme de la dépouille hors de son corps avant de me faire tuer la volaille et de prcéder à l'animation, c'est bien là la seule chose que je puisse contrer dans son rituel complexe, le cercle de pouvoir n'étant pas encore refermé à cette étape. Une simple concotion de contre-charme appliqué sur le crâne du cadavre et celui-ci conserve toute la verve de son âme! Imaginez ma joie lorsque je l'ai découvert. Vistandir continuait tout de même à contrôler aisément ses créations, donc il ne se douta de rien.
Le reste me demanda beaucoup plus d'efforts et d'études, j'essayais tant bien que mal de les ressuciter, mais ce pouvoir me faillit à tous les coups, à croire qu'Angion n'est pas toujours avec moi. Mais je remarquai que dès que Vistandir relâchait un tant soi peu son contrôle sur ses créations, elles cherchaient ardemment à retourner vers l'oiseau qui avait été tué lors de leur éveil de la mort. Et en leur parlant je compris que leurs âmes s'attristaient de voir qu'une vie avait due être prise pour leur rendre la leur. Mon maître trouva bizarre leur nouveau comportement, mais ne s'emballa pas, disant qu'il traversait une mauvaise quinte de toux, son pouvoir s'en affaiblissait. Si seulement il avait su!
Moi durant ce temps je peinais pour rendre la vie à ces âmes maintenant emprisonnées dans des dépouilles défraîchies par les siècles. Trois-cent douze jours d'essais plus tard, avec le bon agencement de runes, le miracle se produit enfin. Alors que j'avais beigné une ghoule dans une potion de guérison de la lycantrophie, je m'apprêtais à lui lancer un sort : "Mesurann Ethas Charas Persom Tactim Divna Procta"
Oh là là! Je m'étais enfargé dans mes runes et avait mélangé deux sorts ensemble, je me couvris le visage de peur du résultat, l'insouciance des mages les a souvent mené à leur perte... Mais alors que je tassais le bras je vis ce qui était auparavant une ghoule tenant une perdrix morte dans ses bras, maintenant devenue une créature de chair, respirant! La description la plus habile qu'on pourrait en faire est un humain, plumé, avec un long nez de toucan. En fait, on dirait que la ghoule et l'oiseau s'étaient permutés et fusionnées pour créer un seul être, mais un être VIVANT par Angion! Les premiers sons sortant de sa bouche furent : "Wee, Dah!" comme un cuicui de pinson au matin, mais avec dans les yeux une lueur aussi effrayante qu'un vautour scrutant une proie, et je sut tout de suite comment la nommer.
J'ai passé la nuit entière, sans relâche, à en créer le plus possible, avant que mon maître ne se réveille. Cette missive sera accrochée au cou du premier Weedah a avoir été crée, que j'envoie au loins, à sa guise, puisque sa volonté propre lui est maintenant justement restituée. Sûrement vais-je subir la colère de mon sadique maître en les créant, mais au moins puis-je maintenant rejoindre la mort dans l'esprit d'avoir corrigé un grand mal.
Hoege Suflivi
Esclave
137, Cycle du centaur.
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